Vidéos en philo (et timing)
Via Guitef, je note ce blog de Tanasije Gjorjoski qui, selon un centre d’intérêt, répertorie quelques vidéos « d’exposés philosophiques » (philosophical lectures).
Entre mes diverses préparations de cours, d’éclairantes traductions d’expressions latines qui parsemaient un texte touchant à l’anthropologie philosophique, l’actualisation de thèses et les ressources numériques, il y a là quelques extraits vidéos qui tombent vraiment bien pour moi.
[p.-s. ne pas manquer aussi de visiter smART history]
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Mise à jour (21 octobre 2006) : Outre les vidéos répertoriés dans la liste précitée, voici quelques autres vidéos de philosophes :
– Michel Foucault (1926-1984) parle de Gaston Bachelard (1884-1962) [1 min. 58 sec.; 2 octobre 1972; en français]
– Partie 1 et partie 2 de Human Nature: Justice Vs. Power. Échange entre Michel Foucault (1926-1984, philosophe français) et Noam Chomsky (1928-…, linguiste et activiste américain), avec Fons Elders, dans le cadre d’une émission produite par la télévision néerlandaise en 1971 (avec publication de l’échange dans F. Elders (dir.), Reflexive Water, en 1974) ; émission enregistrée à l’École supérieure de technologie de Eindhoven en novembre 1971. [6 min. 50 sec. pour la partie 1; 6 min. 3 sec. pour la partie 2; 1971; échange en anglais et en français]
– Documentaire sur Herbert Marcuse (1898-1979), ce qu’a été la «New Left» et l’effervescence du mouvement étudiant dans les décennies 1960 et 1970 [56 min. 49 sec.; Marcuse and Revolution in Paradise, documentaire produit, écrit et dirigé par Paul Alexander Juutilainen; 1996]
– Martin Heidegger (1889-1976) et la question de l’être : partie 1 – partie 2 – partie 3 – partie 4 – partie 5 – partie 6 – partie 7 [en allemand, sous-titré en français]
– Charles Taylor (1931-…) en entrevue (avec Jacques Véronneau) à Chasseurs d’idées, sur le thème Grandeur et misère de la modernité [53 min. 53 sec.; 25 novembre 2001; en français]
La phénoménologie ?
« My guess is that the general theme [of the fifth period] would then be collective as well as individual human life in the socio-historical world, a theme that is suitable for a reflective-descriptive philosophy of culture. »
– Lester Embree (source)
Pour les personnes intéressées, ou curieuses d’obtenir une vue d’ensemble de la tradition phénoménologique, on pourra lire avec bénéfice, sous la plume de Lester Embree, cette courte esquisse du panorama (géo)historique de la phénoménologie, incluant des considérations prospectives sur ses développements (.pdf 9 pages).
Citation (Foucault)
« Il y a des moments dans la vie où la question de savoir si on peut penser autrement qu’on ne pense et percevoir autrement qu’on ne voit est indispensable pour continuer à regarder ou à réfléchir. On me dira peut-être que ces jeux avec soi-même n’ont qu’à rester en coulisse ; et qu’ils font, au mieux, partie de ces travaux de préparation qui s’effacent d’eux-mêmes lorsqu’ils ont pris leurs effets. Mais qu’est-ce donc que la philosophie aujourd’hui – je veux dire l’activité philosophique – si elle n’est pas le travail critique de la pensée sur elle-même ? Et si elle ne consiste pas, au lieu de légitimer ce qu’on sait déjà, à entreprendre de savoir comment et jusqu’où il serait possible de penser autrement ? Il y a toujours quelque chose de dérisoire dans le discours philosophique lorsqu’il veut, de l’extérieur, faire la loi aux autres, leur dire où est leur vérité, et comment la trouver, ou lorsqu’il se fait fort d’instruire leur procès en positivité naïve ; mais c’est son droit d’explorer ce qui, dans sa propre pensée, peut être changé par l’exercice d’un savoir qui lui est étranger. »
– Michel Foucault, Histoire de la sexualité II. L’usage des plaisirs, pages 15-16.
Citations (Yvon Corbeil)
« Répéterons-nous les instants uniques que l’on rate pendant qu’on y est plongé et après lesquels on court ensuite? Je suis inquiet. Qu’est-ce donc qui fait le souvenir autrement que ce qu’il a été? Je me souviens mieux maintenant. Beaucoup mieux. C’était à l’automne. Nous étions allés voir partir les oies blanches, nous qui nous apprêtions à rester là. Toute la journée j’avais eu mal à l’estomac, puis mal à la tête. Nous avions eu des mots. Une horrible journée. En fin d’après-midi, le soleil couchant avait teint les oies en orange. Une brise de terre s’était levée, remuant les roseaux déjà ensommeillés. D’un seul coup, plusieurs milliers d’oiseaux s’élevèrent dans l’air bleu, qui vibra d’un immense cri. Moi, je ne pensais qu’à repartir et à retourner me coucher.
Mais je me souviens aussi. L’année suivante, ou peut-être une autre. Nous étions de nouveau allé voir les oies, qui repartaient encore et qui, entre-temps, avaient bien dû revenir. À moins que ce ne fut pas les mêmes. C’était pourtant le même après-midi, indéniablement. Il y avait là le même soleil rasant, la même petite brise. Les oies quittèrent le sol au même instant, dans le même cri. En cette stase précise de l’espace et du temps, mon souvenir était revenu, tout à fait lavé de mes indispositions d’alors, transformé et pourtant parfaitement identique à ce présent. Une coïncidence par-dessus la contingence spatio-temporelle. J’avais beaucoup pleuré. Mon bonheur, alors, était bien loin de moi.
Comment peut-on ressentir de la tristesse ou de la mélancolie au souvenir d’une chose qui nous avait alors laissé dans une totale indifférence?
J’ai beaucoup réfléchi au souvenir. Il tient uniquement au fait d’avoir été, et de l’avoir été parce qu’on y était. Peu importe quel sentiment nous habitait alors, ou même, peut-être, s’il y en avait un. Je me rappelle avec une joie ineffable cette angoisse adolescente, au sein de laquelle le noir impénétrable de la nuit m’était apparu comme le gouffre même de la vie, puis encore des ailes du vent qui transportent un accord de guitare, de l’éclat bleu de la neige caressée par la lune ou de l’odeur du gasoil que boivent les trains. L’émotion qui, à l’origine, s’était unie à ce dont on se souvient, est indifférente, car le souvenir lui-même n’est d’abord que ça, une émotion. Voilà la grande énigme. Telle est la grandeur de notre essence, mais aussi le calice de notre condition. Le souvenir est toujours une émotion que l’on est occupé à vivre dans le présent. Et pourtant, on continue de croire qu’il faille aller le rejoindre dans le passé. C’est tout à fait désespérant. »
– Yvon Corbeil, Le vieux qui grinchait
***
« Est-ce alors que ma vie s’est brisée? Peut-être qu’elle l’était bien avant. Peut-être l’a-t-elle toujours été. Ma vie brisée a-t-elle causée cette rupture dans l’amour que je savais te porter ou si, au contraire, celle-ci a rompu ce qui, chez moi, pouvait tenir lieu d’amarres? L’ennui, avec la causalité, c’est qu’elle ne fonctionne qu’au billard. Et encore, il faut volontairement s’abstenir de tenir compte des motifs qui ont poussé le joueur à vouloir tenir la queue.
Lorsque les souvenirs reviennent hanter la maison, c’est qu’ils protestent de ce que l’on est pas en train d’en aménager de nouveaux. Il faut fuir, toujours. C’est la seule façon de leur échapper. Il n’y a pas plus de souvenirs lorsqu’on est vieux que lorsqu’on est jeune. Le souvenir est un mode d’être, non pas un classeur d’archives. Ce qui change, avec la vieillesse qui s’installe, c’est la possibilité de plus en plus réduite de prendre la fuite.
Et pourtant, ah! ce qu’ils peuvent parfois bien nous bercer, les souvenirs. »
– Yvon Corbeil, Le vieux qui grinchait
***
« Rares sont ceux qui parviennent à comprendre quelque chose à ce qu’ils voient. Encore plus rares sont ceux qui parviennent à comprendre quelque chose à ce par quoi ils voient. »
– Yvon Corbeil, Système philosophique complet (à assembler soi-même) [MAJ du lien]
Citations (Guy Béliveau)
« Les théories éthiques axées sur le phénomène de l’obligation morale ne peuvent pas admettre des degrés de liberté. Ces théories «atomisent» l’existence d’une personne, la fragmentent en une série d’actes individuels et ceux-ci, en eux-mêmes, sont libres ou ne le sont pas. Mais tel n’est pas le cas dans une éthique de la vertu. Celle-ci étant une disposition habituelle du caractère ou de la pensée, il faut examiner de larges portions de la vie d’un individu avant de lui attribuer une vertu ou son contraire. Ce contexte plus large permet alors de parler de degrés de liberté. »
– Guy Béliveau, L’éducation des désirs. Essai sur la défaillance de la volonté, page 68 (Éditions Bellarmin, ISBN 2-89007-816-7)
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« Lorsque, au point de départ, on décrète que l’angoisse, le regret, la tentation sont des «fioritures inessentielles», on se condamne à rater complètement ce qui fait de l’intempérance un problème de vie. La décision de rejeter du revers de la main toute interrogation existentielle conduit le chercheur à travailler alors sur des abstractions.
[…]
Je le répète, sous peine de rester aveugle à des éléments essentiels du phénomène de la faiblesse de la volonté, il faut éviter d’atomiser la vie […] »– Guy Béliveau, L’éducation des désirs. Essai sur la défaillance de la volonté, page 89 (Éditions Bellarmin, ISBN 2-89007-816-7)
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« Le tempérant, en réussissant à se contenir, fait donc l’expérience de sa liberté et, dans la mesure où l’idéal de l’homme maître de lui-même l’anime, il voit dans l’intempérance et dans la défaillance de la volonté une faute. «Mais pourquoi accorderais-je mon adhésion à cet idéal de liberté?» pourrait nous demander le nihiliste. Je n’ai pas de réponse à cette question, si ce n’est celle-ci: dans la mesure où un individu déplore le fait que trop souvent sa vie ressemble à un tourbillon qui l’empêche de disposer de lui-même comme il le voudrait, et qu’il en est malheureux, alors la voie pour vivre une vie bonne passe par l’apprentissage de la liberté. »
– Guy Béliveau, L’éducation des désirs. Essai sur la défaillance de la volonté, page 99 (Éditions Bellarmin, ISBN 2-89007-816-7)
***
«Cet essai se veut un exercice de microphilosophie. Est-ce là une nouvelle méthode? Pas tout à fait. […] Par microphilosophie, il faut donc entendre une description et une analyse microscopique de cas concrets dans le but de préparer le terrain pour des synthèses éventuelles dont les assises seront d’autant mieux assurées.»– Guy Béliveau, L’éducation des désirs. Essai sur la défaillance de la volonté, pages 10-11 (Éditions Bellarmin, ISBN 2-89007-816-7)
Pour mieux comprendre le « mouvement pour la culture libre »
À la lecture d’un texte dont j’ai parlé récemment, il m’a semblé qu’il y avait une certaine confusion au sujet des clauses contractuelles de la Licence de documentation libre GNU. Je me suis dit qu’après tout, les nouvelles licences, telles que la GNU-FDL et les licences Creative Commons, étaient sans doute encore fort méconnues, tout comme leurs enjeux – il serait erroné de voir là une opposition à la rémunération des auteurs ou à la reconnaissance de la paternité du travail. C’est pourquoi j’ai décidé de regrouper ici quelques liens vers des ressources utiles pour se faire une idée plus précise du « mouvement pour la culture libre » et des nouvelles licences de gestion de la propriété intellectuelle.
D’abord, au sujet des logiciels libres, on pourra lire l’article de Michel Dumais intitulé « Le fumiste » (Le Devoir, 10 janvier 2005). Il s’agit d’un article qui demeure encore très actuel, en ce qui a trait aux licences des logiciels et le supposé « communisme » que certains se sont plu à attribuer aux tenants des logiciels libres.
Dans une perspective plus large incluant les enjeux culturels, on pourra écouter la chronique sur « Le mouvement pour la culture libre » (16 janvier 2006) qu’a réalisée Nicolas Langelier à Indicatif présent.
Par ailleurs, on pourra jeter un coup d’œil sur le carnet Web du professeur Lawrence Lessig, à l’origine des licences Creative Commons.
Enfin, il est enrichissant d’explorer les archives du carnet d’André Cotte, où l’on retrouve une riche sélection de textes et de références sur le sujet.
L’Encyclopédie de L’Agora se positionne par rapport à Wikipédia
Il y a quelques jours, l’Encyclopédie de l’Agora a publié un article de fond sur Wikipédia (un article signé Marc Foglia et Chang Wa Huynh) – je me rapporte ici à la version du 20 mai 2006. Puis a été publié le texte Une seconde étape pour l’Encyclopédie, qui annonce le (re)positionnement de l’équipe de Jacques Dufresne, et ce par rapport à Wikipédia.
J’ai hésité à réagir, m’interrogeant sur la pertinence que j’écrive à propos de ces textes de L’Agora. Je viens de me décider à livrer quelques impressions. Je n’aborderai que quelques aspects – aussi, je vous invite à aller par ailleurs lire le (très intéressant et pertinent) texte de Delphine Ménard (aka notafish) : Perspectives mises en perspective.
Voici donc quelques impressions…
Je dois dire que dans l’ensemble, l’article de Marc Foglia et Chang Wa Huynh a, me semble-t-il, le mérite de tenter d’embrasser le sujet de manière assez large. Cela dit, la rhétorique employée n’est assurément pas neutre – quoiqu’il est vrai que la nouveauté du phénomène exige une part d’essai interprétatif. Au-delà des effets rhétoriques, certaines assertions me semblent problématiques.
[modifier]
Il faut tout d’abord noter qu’au niveau strictement factuel, il y a, comme l’écrit Florence Nibart-Devouard, « un petit paquet d’erreurs. » Florence a mentionné ces erreurs dans ce courriel de la liste de diffusion. Je vous invite fortement à en prendre connaissance.
Au niveau interprétatif, je dois dire que les références à des théories politiques me laissent perplexe. Est-il véritablement éclairant de faire appel à des théories politiques afin de rendre compte du fonctionnement d’un projet s’intéressant à la présentation de connaissances et du savoir ? N’est-ce pas là justement ce que l’on appelle la confusion des genres ? Pour tout dire, je ne cacherai pas que m’est revenu à la mémoire cette expression d’André Breton : « L’intraitable manie qui consiste à ramener l’inconnu au connu […] » Enfin, je ne sais pas, peut-être bien qu’il y a là un filon à suivre, mais je m’interroge tout de même sur la pertinence de la relation, qui demanderait à être explicitée – de même que je me préoccupe de la possible confusion des genres.
Dans leur article, Marc Foglia et Chang Wa Huynh postulent un lien entre le relativisme et l’horizon de neutralité de points de vue, recherché par Wikipédia. Il faut ici savoir qu’il existe plusieurs types de relativisme. Ce n’est pas de la même chose dont il est question si l’on parle de relativisme épistémologique ou de relativisme des valeurs. À quel type de théorisation du relativisme est-ce que les auteurs de l’article font référence ? Selon eux, il s’agit simplement de l’idée selon laquelle « chacun a raison de son point de vue. » Pour éviter les ambiguïtés de la polysémie du relativisme, c’est ce que, personnellement, j’ai ailleurs désigné en employant les appellations de « relativisme mou » et de « relativisme paresseux ». Enfin, cela dit on comprendra sûrement que ce type de relativisme, selon lequel « chacun a raison de son point de vue », a habituellement une résonance péjorative dans le monde intellectuel.
Dans leur article, Marc Foglia et Chang Wa Huynh passent rapidement sur les raisons justifiant l’association entre l’horizon de neutralité à l’égard des points de vue (qui est recherchée sur Wikipédia) et le relativisme, comme si cette association allait de soi. Dommage. Je ne suis pas certain de bien comprendre cette association.
Dans l’une de ses célèbres conférence intitulée Rationality and Realism, What is at Stake ? (trad. française : Rationalité et réalisme : qu’est-ce qui est en jeu ?), John R. Searle mentionnait que :
« […] traditionnellement, l’engagement envers l’objectivité et la vérité était supposé rendre un étudiant capable d’enseigner dans un domaine, quelles que soient ses attitudes morales envers ce domaine. Vous n’aviez pas besoin, par exemple, d’être platonicien pour effectuer un bon travail d’enseignement sur Platon, ou marxiste pour faire un bon cours sur Marx. » (source)
Il y a là, en quelque sorte, une neutralité axiologique qui est postulée comme idéal. Je ne prétends pas ici qu’une parfaite neutralité soit possible, ni que le découpage propre à une présentation soit sans incidence, mais simplement que cette neutralité puisse apparaître comme idéal. Est-il exclu de croire que l’horizon de neutralité à l’égard des points de vue, qui constitue le premier principe de Wikipédia, puisse être de cet ordre ? Qui a parlé de relativisme ? Lorsque je regarde la manière concrète dont ce premier principe a pris forme jusqu’à maintenant à l’intérieur d’articles « stables », il me semble possible qu’il puisse s’agir de ce type d’idéal. Cela dit tout en reconnaissant que mon idée n’est pas encore arrêtée à ce sujet – et ce, même après 2 ans d’une « observation » qui, me semble-t-il, ne peut pas être taxée de « pensée de survol » (ma première contribution à Wikipédia a été faite en mai 2004). En revanche, il me semble certain que de tenter de comprendre le principe de respect de neutralité à l’égard des points de vue au travers du type d’idéal de neutralité telle qu’elle peut transparaître dans la citation précédente sur l’enseignement, ou encore de tenter de la comprendre au travers du relativisme, ça n’a pas les mêmes implications – de même que ça n’a pas les mêmes connotations, ni la même valeur intellectuelle.
En ce qui a trait à l’ouverture participative, mentionnons simplement que l’article de Johann Dréo (aka NoJhan), intitulé Wikipédia, l’encyclopédie asymptotique, apportait des nuances utiles qui ne semblent malheureusement pas avoir été prises en considération.
Enfin, j’estime important de rappeler qu’il est faux de dire que les articles de Wikipédia « n’engagent pas la responsabilité de leurs auteurs ». Tout comme Delphine, j’ajouterais même que c’est irresponsable de prétendre une telle chose. Il est en contrepartie vrai que Wikipédia aura à apprendre de plus en plus à gérer les tentatives de manipulation et d’autopromotion (outre ce qui est allégué au sujet de Wal-Mart, il peut être aidant de relire la controverse au sujet de l’action de certains candidats au Congrès américain sur des articles de Wikipédia).
La « seconde vie » de l’Encyclopédie de L’Agora et son rapport à Wikipédia
Concernant la seconde étape pour L’Encyclopédie de L’Agora, je dois dire que je ne suis pas surpris par l’appel aux collaborateurs qui est fait. Lorsque j’ai rencontré Jacques Dufresne le 2 novembre 2005, celui-ci m’avait mentionné que cette ouverture faisait partie de leurs projets, en même temps qu’il m’avait demandé si j’accepterais des droits d’éditeur sur l’Encyclopédie de L’Agora (une offre que j’ai déclinée). Simplement pour éviter des erreurs d’interprétation, je précise ici qu’à aucun moment Marc Foglia et Chang Wa Huynh n’ont tenté de communiquer avec moi pour obtenir des clarifications.
Wikipédia et L’Agora se différentient notamment en ce que chez l’une il y a comme ligne directrice une neutralité à l’égard des points de vue assortie d’un renoncement à présenter des points de vue qui ne sont pas déjà étayés par d’autres sources notables, alors que chez l’autre il y a une charte où la ligne éditoriale est plus proche de l’essai, dans une perspective humaniste.
Un exemple, simplement afin d’éclairer ce que je veux dire en stipulant que la ligne éditoriale de L’Agora me semble s’approcher de l’essai (au sens littéraire du terme). L’article de l’Encyclopédie de L’Agora sur la philosophie donne pour critère « la purification dans la vie personnelle », ce qui me semble exclure d’emblée une partie non négligeable de la philosophie au xxe siècle. Je vois difficilement, du moins à première vue, comment on peut rattacher l’idée de « purification » (avec toutes les connotations que revêt ce terme) à des philosophes comme Merleau-Ponty, Husserl, Schütz, Searle, Rawls, Habermas, ou encore en ce qui concerne la philosophie analytique, par exemple. Une autre manière de procéder serait d’exposer brièvement les formes majeures qu’a revêtues la philosophie au travers des époques et des courants. Mais on devinera peut-être que cette autre approche serait alors plus proche de ce que l’on pourrait appeler une neutralité à l’égard des points de vue. Par ailleurs, on peut faire l’hypothèse que, pour garder cet exemple, ce type de présentation serait mieux à même de satisfaire des collaborateurs provenant de diverses perspectives philosophiques (telles que la perspective des humanistes, ou encore la perspective des épistémologues, par exemple). C’est peut-être là l’une des raisons pouvant expliquer pourquoi le positionnement de la seconde étape de L’Agora semble autant se faire par comparaison avec Wikipédia. Enfin, je dis bien peut-être.
Quoi qu’il en soit, tout comme Clément Laberge (voir le premier commentaire au billet de Mario Asselin), je suis quelque peu surpris que dans ces textes de L’Agora, il n’y ait pas davantage d’approfondissements de « la question des interrelations possibles entre ces deux perspectives (hiérarchique et hétérarchique) ». Cela dit, j’espère qu’on ne m’en voudra pas de livrer ce souvenir de ma rencontre avec Jacques Dufresne : en se serrant la main, après la rencontre, je me souviens que celui-ci a laissé tomber qu’il serait « maintenant moins amer lorsqu’il irait sur Wikipédia ». Ce n’était peut-être qu’une manière de parler, mais l’emploi du mot « amer » m’a marqué.
Je persiste pour ma part à croire en la complémentarité de ces types de perspectives, plutôt que d’y voir de la compétition.
Et en conclusion ?
En conclusion ? Je serais tenté de renvoyer à la conclusion formulée par Delphine…
L’écriture épistolaire
Les surveillances d’examens laissent quelques moments pour repenser à ses lectures. Après avoir pris connaissance de ces quelques fragments, je m’étais procuré, en février dernier, l’essai de Sylvie Chaput et Marc Chabot, Manuscrits pour une seule personne (ISBN 2-89502-171-6). En fait, mon interrogation sur le rapport entre l’écriture épistolaire et l’écriture publique (dont la lettre ouverte) c’est affinée en janvier dernier, dans la foulée de ce texte que j’ai écris suite à l’invitation de la Société des Écrivains de la Mauricie.
Les 54 morceaux composant Manuscrits pour une seule personne offrent beaucoup à penser. Afin d’en garder une trace sous la main, je note ici quelques fragments tirés de cet essai.
« On dit trop facilement : les correspondances font partie de la petite histoire. Celle des individus et des intimités qui ne valent rien aux yeux des intérêts supérieurs de la grande histoire. Trop facile. »
– Marc Chabot et Sylvie Chaput, fragment tiré du morceau 14 « L’humanité brisée en deux », Manuscrits pour une seule personne, page 34
***
« J’écris et l’angoisse me vient facilement. Je ne lis pas l’allemand. Je ne suis qu’un philosophe d’Amérique. Je suis sans patrie. Je nage dans l’universel et en même temps je pourrais dire : ici, philosopher procède davantage de la noyade consentie que de la nage. Je suis dans la mer, au milieu, sur les bords d’une rive, peu importe. Mes écritures finissent toujours sur une île déserte. Je suis dans le silence quand j’écris, je suis dans le silence quand je publie. »
– Marc Chabot et Sylvie Chaput, fragment tiré du morceau 37 « La Lettre sur l’humanisme de Martin Heidegger », Manuscrits pour une seule personne, pages 99-100
***
« Deux hommes qui ne se connaissaient pas se sont écrit pendant deux ans : le philosophe Günter Anders, premier mari d’Hannah Arendt, et Claude Eatherly, aviateur dans l’armée américaine, l’homme qui prononça le fameux GO AHEAD avant que la bombe atomique soit lâchée sur Hiroshima.
[…]
Günter Anders a connu Claude Eatherly en lisant un article à son sujet. Il découvre que cet aviateur de l’armée américaine écrit des lettres au Japon pour demander pardon, qu’il a commis quelques petits vols dans des banques et qu’il expédie l’argent au Japon pour aider les survivants d’Hiroshima.
[…]
Rares sont les philosophes qui auront mis autant d’énergie à entrer en dialogue avec un humain pour qui penser n’était pas une profession. Il y a dans cette correspondance un élan socratique. Le retour de la philosophie vivante entre deux êtres.
[…]
Chaque lettre est un instant de vie. C’est la philosophie qui se met à vivre dans le monde. Elle ne se contente plus de le regarder, de le penser de l’extérieur, de l’imaginer mauvais et de s’enfuir ailleurs. Elle regarde le monde tel qu’il est et tente de vivre avec les idées fragiles. »– Marc Chabot et Sylvie Chaput, fragments tirés du morceau 24 « Homme d’action au bord de la misère », Manuscrits pour une seule personne, respectivement aux pages 57, 58, 62, 63
***
Cet ouvrage m’a par ailleurs fait repenser à la manière dont Serge Cantin avait débuté l’un de ses essais :
« En septembre 1983, je quittais le Québec pour la France. […] Quelques jours avant mon départ, j’eus la joie de recevoir une lettre de Fernand Dumont dans laquelle, en réponse à une remarque plutôt désabusée que je lui avais faite peu de temps auparavant sur notre pays «sans bon sens», j’étais, fort courtoisement, repris et rappelé à ma responsabilité:
Ce pays, qui n’est pas «sans bon sens», vous aurez à le porter comme on porte un enfant dans ses bras, en tenant la tête haute. Dites-vous bien que, malgré les misères qui nous entourent, vous n’êtes pas seul […] Il vous manque peut-être, aux uns et aux autres, une certaine complicité. Créer cette complicité, cette solidarité, ce sera l’une de vos tâches au retour…
De retour au Québec trois années plus tard, l’idée m’est venue de retracer, en un acte d’écriture qui pourrait bien être le premier pas en direction de cette complicité, l’histoire du retentissement que ces quelques lignes ont eu en moi depuis le jour où je les parcourus pour la première fois.
[…]
Il nous faudra réapprendre à aimer le Québec, sans complaisance mais avec compassion, «comme on porte un enfant dans ses bras, en tenant la tête haute». »– Serge Cantin, Ce pays comme un enfant, respectivement aux pages 15-16 et 34
***
Entre écriture épistolaire et écriture publique, de même qu’entre particulier et universel, les ramifications sont nombreuses. Les 54 morceaux de Manuscrits pour une seule personne, de Marc Chabot et Sylvie Chaput, offrent beaucoup à penser si l’on s’intéresse à ces questions, en plus d’être, tout simplement, agréables à lire.
Citations (Camus)
« On vit avec quelques idées familières. Deux ou trois. Au hasard des mondes et des hommes rencontrés, on les polit, on les transforme. Il faut dix ans pour avoir une idée bien à soi – dont on puisse parler. »
– Albert Camus, Noces (Noces suivi de L’été, page 28)
***
« […] Socrate, devant la menace d’une condamnation à mort, ne se reconnaissait nulle autre supériorité que celle-ci : ce qu’il ignorait, il ne croyait pas le savoir. […] En oubliant cela, nous avons oublié notre virilité. »
– Albert Camus, L’été (Noces suivi de L’été, page 135)
Civilisations et transmissions (citations)
« Ridicule, ce soupir a pourtant sa noblesse et sa raison d’être. La transmission, en effet, n’est pas un processus automatique, c’est un drame dont l’issue n’est jamais connue à l’avance. Enseigner revient à tisser un lien entre les vivants et les disparus. Il s’agit de passer le témoin. Et rien n’est joué : le lien peut ne pas s’établir ou se rompre ; le témoin peut tomber par terre. Nul déterminisme biologique ou sociologique ne constitue les élèves en héritiers de la culture. Cet héritage symbolique ne relève pas de l’hérédité, mais de la responsabilité des maîtres. D’où l’inquiétude constitutive de ces passeurs de choses invisibles. Ils seraient fous, s’ils n’avaient pas peur. »
– Alain Finkielkraut, L’Ingratitude. Conversation sur notre temps, page 125
***
« Un peu comme la mort qui est inscrite dans la vie elle-même et qui apparaît dans nos cellules par un processus bêtement naturel, les invasions barbares ne sont pas, sauf exception, des invasions produites par des agents extérieurs. Elles sont des ratés dans le phénomène d’éducation ou de transmission. […] Chaque nouvelle génération est une génération de barbares. Chaque génération génératrice a le devoir de transformer les barbares qu’elle a produits pour en faire des êtres humains civilisés. Si elle manque à son devoir, c’est elle qui produit l’invasion qui la détruit ainsi que la civilisation dont elle est porteuse.
[…]
Rémy ne sait rien de son fils parce qu’il n’a rien voulu en savoir. Louise, la mère de Sébastien, rappelle que Rémy a pris soin de son fils. Mais c’est le bébé que Rémy a soigné. Quand il s’agissait d’éduquer l’adolescent et le jeune homme, le père n’était plus là : il avait autre chose à faire. […] Aussi quand il excuse les jeunes analphabètes dont se moque son ami Pierre, il dit vrai : « C’est pas de leur faute. Ils auraient pu apprendre aussi bien que nous, mais personne ne leur a enseigné. C’est comme tout le reste… » Mais comme toujours chez lui, la clairvoyance est doublée d’un aveuglement plus fondamental, et il ne complète pas sa remarque : si les jeunes n’ont pas appris, c’est parce que les Rémy n’ont pas enseigné. Rémy est le « personne » qu’il refuse de nommer. Ses amis et lui ont beau prétendre que « l’intelligence n’est pas une qualité individuelle, c’est un phénomène collectif, national, intermittent », leur grandiloquence n’excuse pas l’impéritie du professeur et du père, au contraire. La barbarie se fait par une transmission ratée. »– Gérald Allard, Variations sur des thèmes invasifs, dans Argument, volume 6, numéro 1, pages 53 et 54 [article au sujet du film Les invasions barbares, de Denys Arcand]
***
L’angoisse du vacillement entre « les accouchements les plus difficiles font les plus beaux bébés » et « alors, si je vous comprends bien, vous me dites : à la prochaine fois ! »
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