Parution du magazine «Nouveau Projet» 04 : authenticité, faux-semblants et engagements sincères
(Recension initialement publiée dans la revue web PhiloTR — ISSN 1927-4211)
Le magazine Nouveau Projet, après avoir consacré son numéro fondateur de l’hiver 2012 au thème «(Sur)vivre au 21e siècle» (y examinant l’état de nos horizons, une préoccupation qui est en phase avec le sous-titre du magazine : Idées, récits et modes d’emploi pour le 21e siècle), puis avoir consacré son 2e numéro au thème «Quel progrès?» (y examinant la question de possibilité des finalités humaines/sociales, de l’idée de progrès et des discours dits «progressistes», un questionnement qui est en phase avec l’idée de faire de ce magazine un «catalyseur et point de rassemblement des forces progressistes du Québec des années 2010») et après avoir consacré son 3e numéro au thème «Le temps d’agir» (y examinant sous divers angles le rapport entre pensée et action, entre action et volonté, de même que le rapport entre l’action et le temps disponible en intégrant au magazine le texte de Sénèque à propos De la brièveté de la vie), le magazine a publié le 20 septembre 2013 le 4e numéro qui est cette fois traversé des trames de questionnements sur l’authenticité, les faux-semblants et l’engagement sincère. Par-delà l’éclectisme propre à ce magazine, il y a une cohérence indéniable dans la suite des thèmes.
Avec ce 4e numéro, Nouveau Projet demeure fidèle à l’idée de créer «un magazine qui n’a pas peur de mélanger le journalisme et la littérature, la philosophie et la bande dessinée, la culture pop et la haute culture, les idées et les émotions, le je et le nous». Tout comme le magazine demeure fidèle à l’idée d’inclure un texte par numéro qui relève des «grands essais» – contemporains ou classiques. Si dans le dernier numéro ce «grand essai» était la publication/adaptation intégrale du texte de Sénèque au sujet De la brièveté de la vie (NP03), qui lui-même succédait à l’essai de Jonathan Franzen (NP02) et à l’essai de Joan Didion (NP01), dans ce
numéro-ci l’équipe éditoriale de Nouveau Projet a retenu un (court) essai d’André Laurendeau sur «La prédisposition à l’étonnement» (essai paru initialement en 1964 dans le magazine Maclean). Précédé d’une introduction par Jonathan Livernois (professeur de littérature au Collège Édouard-Montpetit), cet essai d’André Laurendeau interpelle non seulement la vertu de l’étonnement – concept dont la valeur n’est pas étrangère à l’étincelle philosophique de plusieurs –, mais aussi celles de l’humilité et de la charité face aux idées et postures de la jeunesse montante. Veillir, est-ce qu’une affaire biologique ? Et être mature, est-ce aussi qu’une affaire biologique ? Que l’on soit d’accord ou non avec Laurendeau, il y a dans cet essai une riche matière à réflexion qui dépasse les générations.
En matière de réflexion philosophique, ce numéro de Nouveau Projet publie aussi un commentaire de Pierre-Yves Néron (québécois originaire de Chicoutimi, Maître de conférences en éthique économique et sociale à l’Université Catholique de Lille en France, et auparavant chercheur postdoctoral auprès de Joseph Heath au Centre for Ethics de l’University of Toronto, chercheur postdoctoral au Centre de Recherche en Éthique de l’Université de Montréal, titulaire d’un doctorat en philosophie de l’Université de Montréal, ainsi que, préalablement, d’une maîtrise en philosophie de l’Université du Québec à Trois-Rivières), un commentaire dis-je, à propos du livre du philosophe étasunien Aaron James intitulé Assholes : A theory – et dont le commentaire est intitulé sans ambages : «Qu’est-ce qu’un trou d’cul ?» (pp. 136-139). Misant sur une analyse philosophique à partir d’une expression se retrouvant dans le langage populaire, Aaron James suit la voie tracée par des universitaires étasuniens tels que Henry G. Frankfurt avec On bullshit et John Perry avec son ouvrage sur La procrastination. Outre une typification qui se veut rigoureuse face à ce concept (quelle est la différence spécifique entre un «trou d’cul» et un tricheur, un salaud, un psychopathe, un menteur, un idiot, un «gros cave», etc. ?), l’ouvrage d’Aaron James traite d’une question que le commentaire de Pierre-Yves Néron met en relief : «le «trou d’cul» fournirait-il une clé pour comprendre le capitalisme contemporain, les menaces à l’égalité démocratique, les aspects les plus machistes de notre culture, ou encore une bonne partie de nos désagréments quotidiens ?» Et puis, les idéaux de compétition chers à certains partisans d’un «esprit» particulier du capitalisme ne génèrent-ils pas des réflexes de pensée qui peuvent se ranger dans l’une des catégories du «trou d’cul», où les individus se considèrent dans leur «bon droit» d’agir comme ils le font pour le «bien» tout en se sentant dignes des privilèges qu’ils s’accordent ? Si la bullshit analysée par Henry G. Frankfurt mettait en perspective que le ressort principal de la bullshit est une négation du pouvoir de distinguer le vrai du faux – et même, de s’en soucier –, le trou d’cul de Aaron James met en perspective que le ressort principal de ce type d’être au monde est la négation d’une certaine égalité ontologique et de l’égale considération dans les échanges quant à l’appréhension des biens et des maux. Le vocable pourra plaire (pas de langue de bois) tout comme il pourra déplaire (l’expression est gratuitement provocante), mais il reste que le commentaire met en lumière qu’au travers de cette expression populaire de «trou d’cul», il y a des enjeux fondamentaux.









