Les cinq ans du magazine Nouveau Projet (NP11)
[Note : cet article a d’abord été publié sur PhiloTR.]
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[Note : cet article a d’abord été publié sur PhiloTR.]
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Le Cégep de Trois-Rivières a fait publier dans le quotidien le Nouvelliste du jeudi 23 mars 2017 (p. 41) une pleine page sur le dynamisme de la philosophie à notre institution — et l’activité annuelle de sa Semaine de la philosophie.
On peut cliquer ici pour lire la numérisation PDF (fichier de 11 MO) de cette page.
Ou encore, consulter cette numérisation en JPEG :

Afin d’en garder une trace, je me permets de reproduire ici le message publié là à propos de la mention d’honneur que le Cégep de Trois-Rivières m’a décernée le 18 août 2015 :
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«À l’occasion de la rentrée scolaire du mois d’août 2015, le cégep de Trois-Rivières a décerné une mention d’honneur à Patrice Létourneau, professeur et coordonnateur du département de Philosophie.
Voici l’extrait de cette mention d’honneur, tel que cela figure dans le Rapport annuel 2015-2016 présenté par le Cégep à la Ministre de l’Enseignement supérieur.
« Chaque année, le Collège souligne le travail exceptionnel de professeures et professeurs en leur remettant une mention d’honneur pour l’excellence de leur travail. Les lauréats ont tous été sélectionnés à la suite de recommandations de la part de leurs collègues. Que ce soit en raison de leur expertise, de leur sociabilité ou de leur accomplissement, ces derniers sont des atouts importants pour l’établissement. Félicitations à ceux et celles qui se sont distingués par leur implication dans la vie du cégep, leur engagement pédagogique, leur professionnalisme et leur volonté de dépassement.
[…]
Patrice Létourneau
Coordonnateur au département de Philosophie, monsieur Létourneau mène toujours ses projets à terme. Il s’investit totalement, sans compter les heures données au département. Grâce à lui, les projets prennent plus d’envergure et la philosophie a meilleure presse auprès de notre communauté. C’est un professeur compétent et pourvu d’un grand humaniste. C’est un coordonnateur dévoué et toujours présent pour répondre aux questions et demandes de ses pairs. »
(Source : Rapport annuel 2015-2016 du Cégep de Trois-Rivières, pages 34-35.)»
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( PDF : Mention d’honneur – Patrice Létourneau )
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VOIR AUSSI : la nomination attribuée à Patrice Létourneau au Gala Reconnaissance 2020 du Cégep de Trois-Rivières.
Notes : ici reproduits, les notes prises pour l’analyse philosophique de la chanson «The final cut» en lien avec la notion d’ambiguïté chez Maurice Merleau-Ponty pour la 4e soirée-performance «Musique et philosophie» du 25 février 2015 au Cégep de Trois-Rivières.
La chanson The Final Cut, tirée de l’album du même nom de Pink Floyd, peut être mise en relation avec la notion d’ambiguïté qui est développée chez le philosophe Maurice Merleau-Ponty – une notion qui se rattache en partie à une conception du rôle du langage dans la constitution de notre conscience.
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2015 marque les 20 ans de l’adoption de la Déclaration de Paris pour la philosophie, qui a été adoptée lors des journées internationales d’étude «Philosophie et démocratie dans le monde» s’étant tenues les 15 et 16 février 1995 à Paris, à l’initiative de l’UNESCO qui les organisait.
Cette Déclaration a par ailleurs déjà été soulignée à nouveau par l’Assemblée nationale du Québec. Le 16 novembre 2006, à l’occasion de la journée mondiale de la philosophie, l’Assemblée nationale du Québec a adopté à l’unanimité la motion «Que l’Assemblée nationale souligne la journée internationale de la philosophie, en référence à la Déclaration de Paris de l’UNESCO en faveur de l’enseignement de la philosophie.». Puis, a été demandé «le consentement pour déposer la Déclaration de Paris» à l’Assemblée nationale, le tout ayant été adopté à l’unanimité. Fait à noter, l’actuel Premier ministre du Québec, Philippe Couillard, était présent à titre de ministre de la Santé et des Services sociaux lors de l’adoption unanime de cette motion.
Voici le texte de la Déclaration de Paris pour la philosophie :
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Déclaration de Paris pour la philosophie
Nous, participants aux journées internationales d’étude «Philosophie et démocratie dans le monde», organisées par l’UNESCO, qui ont lieu à Paris, les 15 et 16 février 1995,
Constatons que les problèmes dont traite la philosophie sont ceux de la vie et de l’existence des hommes considérés universellement,
Estimons que la réflexion philosophique peut et doit contribuer à la compréhension et à la conduite des affaires humaines,
Considérons que l’activité philosophique, qui ne soustrait aucune idée à la libre expression, qui s’efforce de préciser les définitions exactes des notions utilisées, de vérifier la validité des raisonnements, d’examiner avec attention les arguments des autres, permet à chacun d’apprendre à penser par lui-même,
Soulignons que l’enseignement philosophique favorise l’ouverture d’esprit, la responsabilité civique, la compréhension et la tolérance entre les individus et entre les groupes,
Réaffirmons que l’éducation philosophique, en formant des esprits libres et réfléchis, capables de résister aux diverses formes de propagande, de fanatisme, d’exclusion et d’intolérance, contribue à la paix et prépare chacun à prendre ses responsabilités face aux grandes interrogations contemporaines, notamment dans le domaine de l’éthique,
Jugeons que le développement de la réflexion philosophique, dans l’enseignement et dans la vie culturelle, contribue de manière importante à la formation des citoyens, en exerçant leur capacité de jugement, élément fondamental de toute démocratie.
C’est pourquoi, en nous engageant à faire tout ce qui est en notre pouvoir, dans nos institutions et nos pays respectifs, pour réaliser ces objectifs, nous déclarons que :
Une activité philosophique libre doit être partout garantie, sous toutes ses formes et dans tous les lieux où elle peut s’exercer, à tous les individus;
L’enseignement philosophique doit être préservé ou étendu là où il existe, créé là où il n’existe pas encore, et nommé explicitement «philosophie»;
L’enseignement philosophique doit être assuré par des professeurs compétents, spécialement formés à cet effet, et ne peut être subordonné à aucun impératif économique, technique, religieux, politique ou idéologique;
Tout en demeurant autonome, l’enseignement philosophique doit être, partout où cela est possible, effectivement associé, et pas simplement juxtaposé, aux formations universitaires ou professionnelles, dans tous les domaines;
La diffusion de livres accessibles à un large public, tant par leur langage que par leur prix de vente, la création d’émission de radio ou de télévision, de cassettes audio ou vidéo, l’utilisation pédagogique de tous les moyens audiovisuels et informatiques, la création de multiples lieux de débats libres, et toutes les initiatives susceptibles de faire accéder le plus grand nombre à une première compréhension des questions et des méthodes philosophiques doivent être encouragés, pour constituer une éducation philosophique des adultes;
La connaissance des réflexions philosophiques des différentes cultures, la comparaison de leurs apports respectifs, l’analyse de ce qui les rapproche et de ce qui les oppose doivent être poursuivies et soutenues par les institutions de recherche et d’enseignement;
L’activité philosophique, comme pratique libre de la réflexion, ne peut considérer aucune vérité comme définitivement acquise et incite à respecter les convictions de chacun, mais elle ne doit en aucun cas, sous peine de se nier elle-même, accepter les doctrines qui nient la liberté d’autrui, bafouent la dignité humaine et engendrent la barbarie.
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Agréablement surpris ce matin de découvrir par hasard que mon livre sur la notion d’expression publié aux Éditions Nota bene (Québec, 2005) est cité dans un livre publié en 2013 à Berlin ! C’est dans : Darja Springstübe, Über Wahrnehmung und Ausdruck in der Philosophie Maurice Merleau-Pontys, Berlin, Logos Verlag Berlin, 2013.
Agréablement surpris, d’autant plus que parallèlement à mon travail régulier au Cégep de Trois-Rivières, je profite de ce temps des Fêtes pour travailler à réinvestir la notion de style que j’y explorais afin de sonder un projet d’écriture sur l’existence (ou non) d’une philosophie québécoise. Philosophie québécoise que j’entends considérer comme style particulier d’ouverture à l’horizon du sens, en prenant notamment comme traces parlantes des œuvres de Jacques Lavigne (L’Inquiétude humaine, 1953), Fernand Dumont (Le Lieu de l’Homme, 1968) et Daniel D. Jacques (La Mesure de l’Homme, 2013).
Note : cet article a d’abord été publié sur PhiloTR
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«Dans ce système, les citoyens sortent un moment de la dépendance
pour indiquer leur maitre, et y rentrent. Il y a de nos jours, beaucoup
de gens qui s’accommodent très aisément de cette espèce de compromis
entre le despotisme administratif et la souveraineté du peuple.»
– Alexis de Tocqueville, De la démocratie en Amérique, 1840
Écrit avec une limpidité exemplaire, Constituer le Québec de Roméo Bouchard peut être considéré comme un essai de philosophie politique appliquée à la démocratie. Paru le 22 mai 2014 dans la collection «Documents» d’Atelier 10, une réalisation de l’équipe du magazine Nouveau Projet, ce livre de 111 pages (qui fait déjà partie du palmarès Gaspard-Le Devoir des essais québécois les plus vendus) peut être considéré comme un mélange de deux versants.
D’abord, même si cette collection en est une de «courts essais […] écrits à chaud, dans l’urgence de dire les choses», on sent bien que l’auteur a longuement réfléchi à ces questions au cours de ses nombreux engagements et de son parcours aux multiples facettes. Et en cela, il y a un versant de ce livre qui peut être considéré comme un document de vulgarisation de plusieurs pistes du politique. Ainsi, une personne familière avec les sciences politiques ne sera pas dépaysée en entendant parler par exemple des idées du professeur français Étienne Chouard – et au Québec celles des Sans parti – à propos du tirage au sort pour la formation d’une assemblée constituante (comme le Vénézuéla (1999), l’Équateur (2007) et la Bolivie (2008) en fournissent des exemples). Ou encore de la démocratie sans parti politique, ce qui peut parfois surprendre, mais qui est déjà en place dans certaines instances territoriales comme les MRC, les Conférences régionales des élus et bien des municipalités (sauf les grandes villes), et ce, où il «n’en résulte pourtant pas de chaos ni de paralysie» (p. 46).
Mais s’il y a un versant que l’on peut considérer comme un document de vulgarisation d’idées qui ne sont certes pas inconnus des gens qui s’intéressent au politique, il y a aussi un autre versant qui en fait un véritable essai. Car les diverses idées au sein desquelles il puise sont tout de même orientées en fonction d’une thèse – ou disons plutôt, d’un idéal que tente de promouvoir l’auteur. Et d’ailleurs, c’est ce qu’indique bien le sous-titre de ce livre : Pistes de solution pour une véritable démocratie.
Cet idéal, c’est une refonte de la démocratie elle-même. Suivant ce fil conducteur, on peut identifier en quelque sorte trois moments à cet essai : (1) une identification des causes structurelles du déficit démocratique dont les amendements cosmétiques ne changeraient pas grand-chose ; (2) pour ne pas rester dans l’utopie, cinq pistes de solutions argumentées et illustrées d’expériences et de contre-exemples historiques ; et (3), afin de permettre un passage à l’action, le développement sur les possibilités et modalités de mise en œuvre d’une assemblée constituante du Québec (mais idéalement, à bien d’autres places dans le monde aussi).
Allocution amicale de Patrice Létourneau en l’honneur de Pierre Lemay
prononcée à l’occasion de sa prise de retraite
(puis mise en ligne sur PhiloTR – ISSN 1927-4211)
Le vendredi 23 mai 2014
Au Moulin seigneurial de Pointe-du-Lac
Cher Pierre,
Chers collègues,
Chers retraités,
Chers enfants de Pierre,
Chers amis,
Voici venu le moment d’une nouvelle étape dans ta vie Pierre, après avoir enseigné la philosophie au Cégep de Trois-Rivières depuis 1977 – c’est-à-dire depuis 37 ans. Et comme je sais que tu apprécies les statistiques, j’ai fait une évaluation rapide : ça représente plus de 11000 étudiants que tu as initiés à la vie des idées au cours de toutes ces années ! Plus de 11000 ! Au-delà de la statistique, je me demandais comment me représenter un tel nombre. Je n’ai pas vraiment trouvé, sauf que… Pierre, réalises-tu que même les donneurs de sperme n’ont pas une incidence sur autant de vies ! Tu es le Starbuck de l’enseignement !
En me préparant pour cette allocution, j’ai réalisé que j’aurais beaucoup à dire. Aussi, pour faire un clin d’œil au passé départemental dans lequel tu as évolué, je me permettrai de reprendre la formule de l’un de tes anciens coordonnateurs, Marcel Gibeault, en disant que «je serai bref». Ce qui signifie, si j’ai bien compris, que ça sera long.
Voici la captation vidéo de la troisième performance «Musique et philosophie» au Théâtre du Cégep de Trois-Rivières :
Musiciens : Mathieu Fortin (piano), Laurence Brouillette (chant), David Lemyre (guitare), Vincent Bussières (batterie), Charles Gauthier-Ouellette (basse électrique et contrebasse)
Direction musicale : Charles Gauthier-Ouellette
Analyses des chansons : Léonie Cinq Mars, Patrice Létourneau, Jonathan Roy, Philippa Dott et Martin Hould
Chansons analysées :
–> «Voir un ami pleurer» de Jacques Brel, avec des liens qui sont développés à propos de la notion d’Amitié selon Aristote (analyse philosophique : Léonie Cinq-Mars)
–> «Comme un Lego» d’Alain Bashung, avec des liens qui sont développés à propos de la notion d’hypermodernité développée notamment par Sébastien Charles (analyse philosophique : Patrice Létourneau)
–> «El pueblo unido jamás será vencido» («Le peuple uni ne sera jamais vaincu») de Quilapayún, avec des liens qui sont développés à propos des notions de «peuple» et de «multitude» selon Spinoza et Machiavel (analyse philosophique : Jonathan Roy)
–> «Foule sentimentale» d’Alain Souchon, avec des liens qui sont développés à propos du désir selon Platon (analyse philosophique : Philippa Dott)
–> «Desired constellation» de Bjork, avec des liens qui sont développés à propos de la notion de justice dans la perspective du droit naturel et dans celle de l’existentialisme (analyse philosophique : Martin Hould)
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*Note : on peut aussi visionner d’autres analyses «Musique et philosophie» au Cégep de Trois-Rivières dans cette catégorie.
Voici la vidéo de la conférence de Daniel D. Jacques sur les enjeux des technologies et de l’humanisme :
Thème de la conférence : technologies et humanisme
Conférencier : Daniel D. Jacques
Durée : 1h09 (incluant la présentation par Patrice Létourneau et la période des questions)
Date de la conférence : jeudi 20 février 2014
Lieu : Théâtre du Cégep de Trois-Rivières
Cette conférence était présentée dans le cadre des activités de la 3e édition de la Semaine de la philosophie au Cégep de Trois-Rivières.
Note : voir aussi les vidéos des performances «Musique et philosophie».
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Analyse de
D’Alain Bashung
(paroles de la chanson: Gérard Manset ; musique de la chanson: Alain Bashung)
(Analyse par Patrice Létourneau ; février 2014)
Comme un Lego d’Alain Bashung parle de notre époque.
Tenter de penser philosophiquement son époque est une tâche exigeante, mais c’est aussi une tâche fondamentale pour clarifier nos visions du monde. Kant l’avait tenté à son époque avec son Qu’est-ce que les Lumières ? À notre époque, certains ont aussi tenté de le faire, à commencer par Jean-François Lyotard qui, dans son livre sur «La condition postmoderne» (1979 ; qui est un travail résultant d’abord de son «Rapport sur le savoir au XXe siècle» commandé par le gouvernement de René Lévesque – voir http://www.cse.gouv.qc.ca/fichiers/documents/publications/ConseilUniversite/56-1014.pdf) examinait comment l’idée même de Progrès associé aux Lumières, de Grands récits (ou métarécits), d’émancipation collective ou même de projets de société sont remis en question. Mais cette analyse a aussi fait l’objet de controverses (certains, comme André Comte-Sponville dans son Dictionnaire philosophique par exemple, considérant que la postmodernité «désigne une idéologie plutôt qu’une époque, et une esthétique plus encore qu’une idéologie»), puisqu’on peut considérer qu’il existe encore de nos jours de «Grands récits» (ou métarécits), dont à tout le moins les Droits de l’Homme qui tiennent encore lieu d’idéal phare. C’est pourquoi d’autres penseurs, tels que le philosophe québécois Sébastien Charles, considèrent que notre époque peut plutôt être comprise comme une hypermodernité.
Et c’est justement en phase avec cette dernière tentative de penser notre temps que la chanson Comme un Lego de Bashung peut donner à réfléchir.
Dans L’hypermoderne expliqué aux enfants (Éditions Liber, 2007), Sébastien Charles synthétise ainsi les quatre principes qui caractérisent la modernité et qui se seraient amplifiés dans notre hypermodernité. En regardant ces caractéristiques de la modernité, il faut garder à l’esprit qu’il s’agirait maintenant d’une forme hyper, décuplé de celles-ci. Voici donc ces quatre caractéristiques :
1) «La libération et la valorisation de l’individu dans le cadre du paradigme juridique» (Sébastien Charles, L’hypermoderne expliqué aux enfants, p. 16). Ce qui veut dire que de ce point de vue, nous ne sommes plus d’abord des communautés ou des familles ou des couples, mais que nous sommes d’abord des individus qui doivent voir à leurs intérêts propres. Tellement d’ailleurs que notre époque a non seulement vue exploser les taux de séparation, mais même que des avocats et notaires conseillent de nos jours d’inscrire dans un contrat de mariage des clauses en cas de séparation – invitant ainsi à envisager le désengagement au moment même où l’engagement a lieu, ce qui en dit long sur le rapport que notre époque entretient avec la «durée». En mode hyper, il y a une judiciarisation des rapports humains et une primauté des droits individuels.
2) «La valorisation de la démocratie comme seul système politique viable permettant de combiner liberté individuelle et sécurité collective» (Sébastien Charles, L’hypermoderne expliqué aux enfants, p. 17). Ça serait difficile de souhaiter un autre système que la démocratie. Notons cependant que plus on accentue ce principe (hyper), plus on peut tendre à se réfugier vers le consensuel, d’où une restriction des «Grands Récits» à des idéaux plus consensuels tels que les Droits de l’Homme ou la préservation de la biodiversité et de l’environnement. Le reste devient vite une affaire individuelle où un fil conducteur avec un récit collectif allant au-delà des soubresauts de l’individualité peut sembler se perdre.
3) «La promotion du marché comme système économique régulateur paré de toutes les vertus puisqu’il contribue à la paix entre les nations et à la richesse tant individuelle que collective» (Sébastien Charles, L’hypermoderne expliqué aux enfants, p. 17). Là encore, il faut simplement noter au passage que lorsqu’amplifié (hyper), ce principe peut donner l’impression que notre action particulière sur le cours du devenir humain est minime et que les traditions n’ont plus grand sens si elles ne répondent pas à un marché de plus en plus mondialisé, donc ne pouvant faire fi d’une certaine harmonisation/uniformisation des pratiques – avec aussi un certain cosmopolitisme, afin que les Différences ne soient pas des barrières aux échanges du marché.
4) «Le développement technoscientifique conçu comme panacée au labeur difficile des hommes et comme garantie de la santé des populations humaines» (Sébastien Charles, L’hypermoderne expliqué aux enfants, p. 17). Ne croyons-nous pas que nos technologies devraient libérer de notre temps de cerveau, tout comme nous pouvons croire que la connaissance de l’infiniment petit biologique/génétique/moléculaire devrait nous libérer de nos contraintes corporelles (Cf. utopies posthumanistes) ?
Ces caractéristiques mises ensemble avec un caractère décuplé (hyper) peuvent cependant occasionner une perte de sens (comme des activités sans action directrice) et une perte des traditions qui ne sont plus nécessairement vécues comme une heureuse victoire, mais comme d’autres repères en moins. Car si les Lumières pouvaient voir comme une délivrance le rejet des traditions, c’est parce qu’ils avaient d’autres idéaux à proposer – et pensaient en quelque sorte fonder une nouvelle tradition ; alors que dans l’hypermodernité la perte n’est que perte, sans proposition collective de rechange. C’est-à-dire que, selon les mots de Sébastien Charles, l’époque de l’hypermodernité peut se définir «comme une modernité dépourvue de toute illusion et de tout concurrent», ce qui fait en sorte que «l’hypermodernité se présente bien comme une modernité dépourvue de tout sens transcendant, fonctionnant à plein régime – les quatre principes ne cessant de s’actualiser – sans pour autant pouvoir justifier son propre fonctionnement et sembler parvenir à s’autolimiter» (p. 18).
C’est justement l’impact de l’hypermodernité que fait bien ressortir Comme un Lego d’Alain Bashung.
D’abord, le titre même : Comme un Lego.
On connaît tous les blocs Lego avec lesquels on pouvait jouer lorsque nous étions petits. Être comme un Lego, c’est être une simple pièce, qui peut certes tout devenir, mais qui à elle seule est dépourvue de sens. Le tout dépassant toujours la simple somme de ses parties, et les parties signifiant si peu lorsque déracinées, décontextualisées, détachées d’une construction d’ensemble. Comme image, le Lego servira à représenter au cours de la chanson divers aspects, diverses modulations. Notons d’ailleurs que si l’image du Lego revient au cours de la chanson, la construction de celle-ci ne comporte pas vraiment de refrain : il n’y a que le premier couplet qui reviendra dans l’avant-dernier couplet. Dans cette mesure, la chanson est elle-même construite sans refrain, ce qui aurait pu donner le sentiment du retour du connu ou d’une réccurance rassurante – puisque les refrains, comme les rites des traditions, marquent des repères.
Le 1er couplet
La chanson débute par ces mots :
«C’est un grand terrain de nulle part».
C’est la Terre, perdue dans l’univers. Nous ne sommes après tout que des êtres parmi tous les types de vivants sur une planète qui, elle-même, n’est qu’un morceau insignifiant de l’univers. C’est ce qui peut créer de l’angoisse lorsqu’on s’arrête sur la place infime que l’on occupe dans l’univers, c’est-à-dire dans le silence de ces espaces infinis (Cf Pascal, dans ses Pensées, «Le silence de ces espaces infinis m’effraie»). Sentiment qui peut par ailleurs revenir nous habiter de manière diffuse lorsque meurt un être cher ou un grand amour – ou enfin, lorsque semble s’évaporer ce qui faisait sens pour nous.
Donc :
«C’est un grand terrain de nulle part
Avec de belles poignées d’argent»
La seconde phrase a un sens moins déterminé, mais les poignées évoquent quelque chose que l’on peut tenter de saisir, de prendre. Le métal d’argent a pour sa part une double symbolique : selon le Dictionnaire des symboles (Jean Chevalier et Alain Gheerbrant, dir.), parfois il symbolise la sagesse et la pureté, mais parfois il symbolise un objet de cupidité. Double appréhension possible, dans la saisie du monde.
«La lunette d’un microscope
Et tous ces petits êtres qui courent»
Saisie de notre réalité : sous la lunette d’un microscope, puisque notre planète n’est qu’une parcelle microscopique de l’univers. C’est-à-dire en considérant notre réalité avec une certaine «hauteur», «à distance», en voyant les choses du point de vue de Sirius (pour reprendre l’expression du conte philosophique Micromégas de Voltaire, considéré comme représentatif de l’esprit des Lumières). C’est en quelque sorte le procédé d’une tentative de regard avec un œil extérieur, en se situant tel un observateur détaché et lointain qui ne ferait pas partie de la réalité qu’il observe. Mais aussi, le microscope invite à la considération des choses sous l’angle de l’infiniment petit ; or, dans le morcellement de l’infiniment petit, il peut y avoir perte de sens de la profondeur de l’existence (Hannah Arendt : «la mémoire, c’est la profondeur de l’existence»).
Le 2e couplet
«Car chacun vaque à son destin
Petits ou grands»
Quel que soit nos positions sociales et nos rôles, chacun vaque à ses propres affaires – ou celles qui sont associées à sa position et ses rôles, ou à la limite à ses déformations professionnelles. De ce point de vue, nous ne sommes pas bien différents les uns des autres, petits ou grands.
«Comme durant les siècles égyptiens
«Péniblement…»
D’un point de vue symbolique, dans «la tradition biblique, l’Égypte a symbolisé le pays de la servitude subie, le pays d’où viennent les tentations de l’idolâtrie et les menaces d’invasion, par opposition à la Terre Promise» (Dictionnaire des symboles). Et d’un point de vue plus historique, on peut penser aux constructions des pyramides : projets qui n’étaient pas des idéaux véritablement transcendants, mais qui mobilisaient une forme d’asservissement – et n’est-ce pas aussi un certain asservissement que le principe hypermoderne de promotion du marché engendre ? D’autant que si le marché est souverain, comment les individus et le peuple le serait-ils aussi souverain ?
Le 3e couplet
«À porter mille fois son poids sur lui
Sous la chaleur et dans le vent
Dans le soleil ou dans la nuit
Voyez-vous ces êtres vivants ? (x3)»
Ceci ne vient que préciser le reste : «l’hypermodernité se présente bien comme une modernité dépourvue de tout sens transcendant, fonctionnant à plein régime […] sans pour autant pouvoir justifier son propre fonctionnement et sembler parvenir à s’autolimiter» (Sébastien Charles, L’hypermoderne expliqué aux enfants, p. 18), ce qui implique que tout le poids revient chaque fois sur les épaules de chacun, à chaque fois que chacun met «les points sur les i» de ses options (note : lorsque Gérard Manset reprend l’interprétation de la chanson, il modifie «À porter mille fois son poids sur lui» par «Porter mille fois son point sur le i»).
Le 4e couplet
«Quelqu’un a inventé ce jeu
Terrible, cruel, captivant
Les maisons, les lacs, les continents
Comme un Légo avec du vent…»
Ici, il faut noter un léger changement de rythme dans la mélodie, qui accompagne un soubresaut d’espoir de sens : «Quelqu’un a inventé ce jeu», comme si on se disait que tout ça ne doit pas exister pour rien, ne doit pas être que pur hasard, doit avoir un sens. Mais ce jeu, bien que captivant et qu’on ne voudrait pas le quitter (à moins d’être suicidaire), n’en reste pas moins terrible et cruel, d’autant qu’il apparaît comme dépourvu de sens. «Comme un Légo avec du vent», parce que tout change, se déplace et reste poussé par des forces qu’on ne contrôle pas – aller au gré du vent, s’est se déplacer sans être maître des parcours que l’on prend. Rien n’est permanent, tout est temporaire, comme ces maisons que nous habitons le temps de notre passage, mais qui ne seront pas nôtres pour l’éternité, comme ces lacs dont l’eau change constamment (Héraclite), comme ces continents qui se déplacent et «dérivent».
Le 5e couplet
«La faiblesse des tout-puissants»
Ceux qui sont tout-puissants en suivant les règles de l’hypermodernité n’ont-ils pas aussi leur faiblesse dans ce qu’ils sacrifient de sens pour y parvenir ? Dans une hyperdémocratie, ne risque-t-on pas de céder à un appel à la popularité donnant l’avantage aux démagogues, comme le craignait Platon ? Et dans un hyper-tout-au-marché, ne risque-t-on pas de céder à un cynisme des rapports humains vu comme de simples relations d’affaires, ou encore céder à une course sans fin vers des désirs vains comme le craignait Épicure ? Et dans une hypertechnoscientificité, ne risque-t-on pas de céder à des utopies posthumanistes ou à un hyper-relativisme, en oubliant de se soucier de ce que pourrait signifier un humanisme véritable ?
«Comme un légo avec du sang»
«La faiblesse des tout-puissants est Comme un Légo avec du sang», c’est-à-dire que dans ces nouvelles règles du jeu hypermoderne, elle est entachée du sang de tout ce qu’elle a voulu faire mourir : tenter de faire mourir l’adhésion à «Dieu» (de même qu’au Progrès et à l’Histoire au sens des Lumières ), mort de la possibilité de ressaisir un sens qui vaille de manière véritable sans les projections des individualités pour faire valoir leurs intérêts personnels ou de classes sociales ou d’idéologies ou réflexes inconscients de pensée.
«La force décuplée des perdants»
Ceux qui n’acceptent pas les règles du jeu de l’hypermodernité risquent de perdre à ce jeu, mais ce sera peut-être avec la force d’avoir préservé ce qui faisait sens selon certains ancrages particuliers – ou du moins, leur semblait faire sens.
«Comme un Légo avec des dents»
«La force décuplée des perdants – Comme un Légo avec des dents», parce que face aux hyperboles de l’hypermodernité, ceux qui refusent de s’y assimiler peuvent encore montrer les dents. Ça sera jugé partial (montrer les dents), mais c’est alors néanmoins une tentative de préservation du sens, ou du moins d’un certain sens. Dire que l’on ne se laissera pas faire, que l’on s’affirmera.
«Comme un Légo avec des mains
Comme un Légo…»
Comme un être qui peut travailler au sens de son devenir, même s’il est confiné au départ à la position de «perdant» dans l’hypermodernité. «Comme un Légo…», comme un être dont la destinée n’est pas encore déterminée, n’a pas de sens/direction préconçu.
Le 6e couplet
«Voyez-vous tous ces humains
Danser ensemble à se donner la main
S’embrasser dans le noir à cheveux blonds
À ne pas voir demain comme ils seront…»
Dans le noir, c’est-à-dire sans voir ce qu’il sera, sans repères. À cheveux blonds, en quelque sorte ici la fougue de la jeunesse des possibles.
«À ne pas voir demain comme ils seront» : dans un régime hypermoderne, on a beau passer d’un projet à l’autre, c’est comme s’il n’y avait pas de vision pour la suite des choses, pour le temps qui fera son œuvre au travers de nos choix de vie. C’est une fuite vers l’avant, mais sans jamais concevoir véritablement vers où ça nous mènera, sans temps de réflexion à ce sujet.
Le 7e couplet
Ici, retour sur ce qui a été dit.
«Car si la Terre est ronde
Et qu’ils s’agrippent
Au-delà, c’est le vide»
Perte de la croyance en une transcendance.
Assis devant le restant d’une portion de frites
Une portion de frites, c’est à la fois anodin et loin d’être anodin. C’est le souvenir d’un réconfort. On sait bien que c’est futile, mais il y a un réconfort dans une bonne frite, qui ramène autant au plaisir gustatif immédiat qu’à l’étrange mélange de souvenirs réconfortant. Mais si l’appétit n’y est plus, on voit bien la futilité du plaisir du moment : le restant de la portion de frites ne se réchauffera pas, elle est perdue.
«Noir sidéral et quelques plats d’amibes»
«Noir sidéral» : il ne semble plus y avoir direction ni repères. «Amibes» : «être unicellulaire vivant en eaux douces ou salées, ou bien en sols humides, qui se déplacent à l’aide de pseudopodes» ; retour à l’infiniment petit où la vision d’ensemble se perd.
Le 8e couplet
«Les capitales sont toutes les mêmes devenues (x2)
Aux facettes d’un même miroir»
On passe de l’individualité à la collectivité, mais en quelque sorte pour venir refermer la «trappe» sur l’individualité des droits. Au tout-à-l’hypermarché, c’est la fin des traditions perpétuées, c’est la fin des tentatives d’esquisse d’une histoire collective/politique, c’est le début d’un anonymat propre à l’uniformisation des marchés de la mondialisation. Que ce soit par cosmopolitisme ou multiculturalisme ou conformisme architectural, les traits distinctifs de la culture politique de ces capitales perdent l’apparat de leur identité. «Un même miroir » : celui du marché, mondialisé.
«Vêtues d’acier, vêtues de noir»
C’est-à-dire solide, blindés, mais désincarné. Pour les capitales en question : elles ne souffrent pas de critiques et respectent l’individualité dans un cadre juridique, mais parce qu’elles sont sans couleur propre.
«Comme un Légo mais sans mémoire (x2)»
Sans histoire commune faisant sens, condamné à une individualité à la fois sans héritage de sens, sans attachement et sans leg. Des sociétés qui ne sont plus vues comme les porteurs d’une tradition spécifique et commune, mais plutôt comme un assemblage d’individus.
Le 9e couplet
«Pourquoi ne me réponds-tu jamais ?
Sous ce manguier de plus de dix mille pages
À te balancer dans cette cage…»
«Pourquoi ne me réponds-tu jamais ?» : il y a un appel, l’espoir d’une transcendance, mais qui reste déçue.
«Sous ce manguier de plus de dix mille pages», Gérard Manset (le parolier de cette chanson) a beaucoup été imprégné des Indes. Et dans la tradition bouddhiste, le manguier est le lieu d’une révélation. Mais dans le bouddhisme, nul paradis au sens des chrétiens : au contraire, le Nirvana est le détachement de toutes choses, la reconnaissance de la non-consistance ontologique du monde. Dans le bouddhisme Zen, les «10000 choses» étant un terme signifiant l’ensemble de la réalité phénoménale, on peut penser ici à un état de détachement face aux illusions et aux futilités, mais qui conduit à une reconnaissance du non-sens de ce monde. Conduisant au non-sens, ce n’est certainement pas de ce côté qu’on trouvera le chemin, la vérité et la vie.
Le 10e couplet
«À voir le monde de si haut
Comme un damier, comme un Légo»
Effectivement, bouddhisme ou pas, pris d’une certaine hauteur (comme du point de vue de Sirius), le jeu des acteurs humains paraît bien futile.
«Comme un imputrescible radeau»
«Imputrescible» : qui ne peut se putréfier. Le radeau dérivera sans fin. Aussi dépourvu de sens que Le radeau de la Méduse.
«Comme un insecte mais sur le dos
Comme un insecte sur le dos (x2)»
L’image est assez forte pour se passer de commentaires.
Les 11e et 12e couplets
C’est un retour, pour compléter la boucle.
«C’est un grand terrain de nulle part
Avec de belles poignées d’argent
La lunette d’un microscope
On regarde, on regarde, on regarde dedans…»
«On voit de toutes petites choses qui luisent
Ce sont des gens dans des chemises»
Ici, remarquons l’ambiguïté de «chemises». Est-ce l’apparat que l’on revêt? Ou des chemises telles que des «camisoles de forces» dans un monde fou ?
«Comme durant ces siècles de la longue nuit
Dans le silence ou dans le bruit… (x3)»
(Analyse produite dans le cadre de la Performance de la 3e édition en «Musique et Philosophie» ; février 2014.)
[+++«Comme un Lego» est révélateur de l’hypermodernité ; ce n’est cependant pas la seule perspective ; voir aussi : « L’identité humaine en question » (CLIQEZ ICI)+++]
Mon Blog/Carnet existe depuis janvier 2005. Les propos des articles qui précèdent janvier 2018 sont à distinguer de ceux à partir de janvier 2018, qui procèdent d’une nouvelle orientation.